La « Cour des Miracles » : Violeta Parra à Genève
Violeta Parra rencontre Gilbert Favre le 4 octobre 1960, au cours du séjour qu’il fait au Chili pour accompagner et assister l’archéologue suisse Jean-Christian Spahni lors d’une expédition scientifique dans le désert d’Atacama. Quelqu’un propose à Gilbert Favre, intéressé par la musique populaire chilienne, de contacter Violeta, déjà bien connue. De passage à Santiago, il y fait sa connaissance, et ils forment aussitôt un couple. Cet événement marque une période très importante dans la vie de Violeta, qui la conduit à s’installer à Genève entre la fin de 1962 et 1965, un moment bref mais particulièrement prolifique dans son développement artistique.
Violeta Parra dans son atelier à Genève, avec Gilbert Favre, 1964 © Fundación Violeta Parra
Pendant ces années, Violeta loge au 15 de la rue Voltaire, dans une vieille maison abandonnée et à demi détruite, avec une cour où se trouvaient autrefois des écuries et des hangars. L’habitation ne dispose d’aucun service de base, ni eau ni électricité, alors Gilbert improvise un raccordement clandestin (Herrero, 2017 : 390). Un four au milieu de la pièce principale chauffe l’ensemble. Le couple vit avec peu de moyens. Néanmoins, leur maison est un lieu de rencontre que, par sa singularité, les habitué-e-s appellent « la Cour des Miracles ». Là, Violeta tisse ses tapisseries et travaille sa musique.
De plus, comme le raconte Claudio Venturelli, proche de Violeta à l’époque, tous les samedis, elle invite ses ami-e-s, des étudiant-e-s et des connaissances à déjeuner chez elle. Elle demande aux convives d’apporter quelque chose à boire et cuisine du porotos pour tout le monde. La musique et le chant sont au cœur de ces moments de partage.
Violeta fait de nombreux allers-retours entre Genève et Paris, où elle se produit très souvent dans les bars La Candelaria et L’Escale, un lieu culte pour la musique latino-américaine.
« Casamiento de negros » (« Un mariage noir »), par Violeta Parra [extrait]. Enregistrement fait à Paris en mars 1956. Chants et danses du Chili I, plage A4 © et ℗ 1956, Le Chant du Monde. AIMP S17-1
« Dicen que el aji maduro » (« On dit que le est piment mûr ») (cueca), par Violeta Parra [extrait]. Enregistrement fait à Paris en mars 1956. Chants et danses du Chili II, plage A4 © et ℗ 1956, Le Chant du Monde. AIMP S17-2
La vie de Violeta à Genève est animée par un profond sens de la communauté. Elle a un groupe d’ami-e-s, certain-e-s connu-e-s par l’intermédiaire de son compagnon, Gilbert Favre, ou rencontré-e-s au Chili, qui l’aident à transporter ses arpilleras (tapisseries) pour des expositions, à installer la scénographie de ses concerts, et qui passent avec elle les samedis après-midi. Elle est également entourée de ses enfants Ángel, Isabel, Carmen Luisa, et de sa petite-fille, Tita, fille d’Isabel. La famille se produit souvent en Suisse et à Paris. De nombreux articles de presse témoignent de ses multiples concerts, parmi lesquels une série en mars 1963 avec l’« Ensemble chilien Violeta Parra » au Théâtre de la Cour Saint-Pierre (Genève).
C’est un peu plus tôt, en 1959, alors qu’elle souffre d’hépatite, que Violeta a commencé à réaliser des tapisseries. En Suisse, son œuvre plastique est particulièrement bien accueillie et elle expose à plusieurs reprises à partir de 1962 dans la Galerie Connaître, située boulevard des Philosophes, où elle anime également des ateliers de cueca. Elle se produit aussi à plusieurs occasions à Lausanne. En juin 1963, elle donne un concert organisé par l’association des étudiant-e-s de l’Université de Lausanne à l’Aula de Bethusy, et l’année suivante, en 1964, elle expose ses arpilleras à la Galerie des nouveaux grands magasins (Lausanne). Pour elle, associer musique et tapisserie n’a rien d’exceptionnel : les deux activités se répondent naturellement. Lorsqu’elle prévoit une exposition, le vernissage est toujours animé musicalement, en famille ou en solo.
En 1963, peu avant sa première visite au MEG, sans doute au début du mois de juin, pour y remettre des extraits de ses enregistrements de terrain, elle expose ses tapisseries à l’Université de Genève et se produit, comme mentionné précédemment, au Théâtre de la Cour Saint-Pierre. À cette époque, Violeta Parra est déjà une figure jouissant d’une certaine renommée à Genève. Ces années de travail culminent avec un événement majeur de sa carrière : son exposition de tapisseries au Musée des arts décoratifs de Paris, en 1964. Celle-ci attire l’attention de la presse suisse, qui salue le développement de ses activités artistiques.
Vers la fin du séjour de Violeta en Europe, en 1965, la journaliste Marie-Madeleine Brumagne réalise pour la RTS le documentaire Violeta Parra, précieuse preuve de cette période créative. Il est alors largement diffusé dans toute la Suisse, comme en témoignent de nombreuses annonces parues dans la presse à Lausanne, Fribourg, Zurich et Genève. Violeta expose également ses arpilleras à la Galerie Edwin Engelberts, où elle laissera ses affaires avant de rentrer au Chili. En effet, elle comptait revenir et était en discussion pour un projet d’exposition au Musée d’art et d’histoire (MAH). Mais elle ne reviendra jamais. C’est son frère Nicanor qui, après sa mort, récupère ses effets chez la famille Engelberts.