Recueillir la musique populaire chilienne

Comment aurais-je pu imaginer, lorsque je suis partie recueillir ma première chanson un jour de l’année 53, dans la commune de Barrancas (à Santiago), que j’allais découvrir que le Chili est le meilleur livre de folklore jamais écrit. (V. Parra)

Parra, Isabel. El libro mayor de Violeta Parra. Michay, 1985, p. 37. Traduction libre par Ileana Muñoz. Sauf mention contraire, toutes les traductions citées dans ce travail sont de la même personne.

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Violeta Parra et Antonio Suárez

Violeta Parra et Antonio Suárez, cantor de chants à l'humain et au divin. Fundo Tocornal. Archives photographiques Sergio Larraín © Parque Museo Pedro del Río Zañartu

La facette la plus connue de Violeta Parra est sans doute celle de musicienne, compositrice et cantora (chanteuse de tradition populaire). Cependant, elle a également développé une importante activité de compilation de musique populaire chilienne, dimension fondamentale de son travail, qui a nourri sa démarche artistique et inspiré ses propres compositions.

Au début des années 1950, encouragée par son frère Nicanor, Violeta entreprend de nombreux voyages à travers le Chili rural, particulièrement en Vallée Centrale, mais aussi dans certaines régions du nord et en Araucanie, au centre-sud, afin de recueillir chansons et traditions musicales de transmission orale.

Violeta Parra n’est pas la première à s’engager dans une telle démarche. Son travail s’inscrit dans un mouvement plus large de collecte et de valorisation de la musique populaire chilienne, amorcé à partir de la réforme de l’Université du Chili en 1928. Durant les décennies qui suivent cette réforme, plusieurs initiatives voient le jour, notamment les Escuelas de Temporada (écoles saisonnières), un projet porté par l’écrivaine Amanda Labarca. Il s’agissait d’« écoles » organisées pendant les périodes de vacances d’été et d’hiver dans le but de démocratiser l’éducation et d’établir des liens communautaires. La folkloriste Margot Loyola et Violeta Parra y participent en donnant des cours sur la musique « folklorique ». À partir de la fin des années 1940, et surtout au début des années 1950, des « missions folkloriques » sont mises en place, et des groupes comme le Conjuntó Cuncumén entreprennent à leur tour des travaux de collecte sur le terrain.

Résumé

« Rosa y romero » (canto a lo divino = chant au divin) [extrait]. Alberto Cruz (?). Chili, Vallée Centrale, Salamanca (?). Enregistrement fait vers 1958 par V. Parra. Bd550-7

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Résumé

 

Tonada de coleo (chant de coleo) : « El romero no lo quiero... » [extrait]. Deux voix féminines, guitare. Chili. Enregistrement fait par V. Parra (date et lieu d’enregistrement inconnus). Bd550-13

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Ce qui distingue néanmoins l’approche de Violeta Parra, c’est, d’une part, qu’elle a réussi à recueillir une quantité considérable de musique, le tout sans pratiquement aucun soutien officiel (Parra, A., 2008 : 107). D’autre part, en raison de sa notoriété et de sa vocation, ses recherches et ses collectes ne sont pas restées confinées aux milieux académiques. Elles s’intègrent à sa propre création artistique, nourrissent ses compositions et, comme en attestent les bandes magnétiques conservées au MEG, voyagent au-delà des frontières chiliennes tel un témoignage vivant d’une tradition poétique et musicale populaire.

Son travail a également eu un écho très important grâce aux outils technologiques de l’époque. Les premières compilations de Violeta n’étaient consignées que manuellement, ses moyens se limitant au papier et au crayon (Herrero, 2017 : 173). Néanmoins, en 1954, Violeta rencontre Raúl Aicardi, directeur de la Radio Chilena, qui lui propose de réaliser l’émission « Así canta Violeta Parra » (« Ainsi chante Violeta Parra »), pour laquelle elle dispose d’appareils d’enregistrement audio. Son émission lui permet de présenter au public ses recherches, la musique qu’elle recueille, et même de collaborer à plusieurs reprises avec des personnes de différents villages afin de mettre en scène certaines fêtes traditionnelles pour la radio (Parra, I., 1985 : 26). Cette expérience la propulse et lui apporte une reconnaissance nationale qu’elle saura mettre à profit pour poursuivre sa mission.

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Violeta Parra et Gastón Soublette

Violeta Parra et Gastón Soublette. Archives photographiques Sergio Larraín © Parque Museo Pedro del Río Zañartu

En 1955, un an après avoir obtenu le prix Caupolicán de la meilleure folkloriste de l’année (distinction que la presse genevoise appellera plus tard « l’Oscar du folklore »), Violeta est invitée pour la première fois en Europe par le Parti communiste pour chanter en Pologne au Festival mondial de la jeunesse. Elle profite de l’occasion pour y rester pendant deux ans, voyager et se produire à Paris, où elle enregistre Chants et danses du Chili I (1956) avec le label Le Chant du Monde, album qui comprend ses propres interprétations de plusieurs chansons issues de ses collectes. En 1957, Violeta rentre au Chili avec un enregistreur acheté en Pologne, qui l’accompagnera par la suite dans ses voyages de collecte.

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Francisca Martínez, chanteuse et conteuse d'histoires et de légendes

Francisca Martínez, cantora et conteuse d'histoires et de légendes. Fundo El Rosario, province de Rancagua. Archives photographiques Sergio Larraín © Parque Museo Pedro del Río Zañartu

De 1957 à 1959, l’Université de Concepción engage Violeta pour mettre en place le Museo Nacional de Arte Folklórico Chileno (Musée national du folklore chilien) et enseigner des cuecas dans son Escuela de Verano (école d’été). Pendant ces années, elle poursuit ses voyages pour recueillir la musique, mais cette fois accompagnée par le photographe Sergio Larraín et le musicologue Gastón Soublette. Quelques entretiens par Violeta avec des musicien-e-s et poètes dans la campagne chilienne, notamment pour les répertoires du canto a lo poeta et de la tonada, furent réalisés dans la région métropolitaine de Santiago, plus particulièrement à Puente Alto et à Pirque, et publiés en 1979 dans Cantos folklóricos chilenos. Ce livre comprend aussi des transcriptions musicales de Soublette et des photographies de Sergio Larraín et Sergio Bravo. Certain-e-s chanteurs et chanteuses qu’elle a enregistré-e-s à cette période peuvent être entendu-e-s sur les bandes magnétiques données par Violeta au MEG, parmi lesquel-le-s Isaías Angulo, Emilio Lobos, Alberto Cruz et Gabriel Soto.

 

Les chants mapuche forment un corpus séparé. Ils furent enregistrés entre 1957 et 1958 à Millelche, Lautaro, Temuco et dans d’autres localités de la région de l’Araucanie, ou Wallmapu. Bien que Violeta ne parlât pas le mapuzugun, elle a réussi à tisser des liens de confiance avec les vlkantufe, ou chanteurs et chanteuses mapuche, dont elle a consigné les noms et les lieux d’origine. Elle est parvenue à documenter dans le détail et en lien étroit avec les interprètes une grande quantité de vl (chants). Ces rencontres l’ont fortement marquée. En particulier, celle avec la machi (guérisseuse), María Painen Cotaro, auprès de qui elle a passé un mois entier, fut déterminante et lui a appris les fondements qui lui ont permis d’approfondir les collectes de chants mapuche qu’elle a menées par la suite en 1958.

 

Comme le souligne Paula Miranda, à la différence des chants paysans que Violeta a recueillis et à partir desquels elle a enregistré des disques, donné des conférences et publié un livre, Violeta n’a jamais chanté ni joué les musiques mapuche qu’elle a collectées (Miranda et al., 2017 : 17). Ángel Parra, son fils, se rappelle le moment où Violeta est revenue, très émue, de sa première rencontre avec la machi. Elle partagea avec lui ce qu’elle venait d’enregistrer et lui fit voir la danse rituelle accompagnant le chant. Cependant, il se souvient qu’elle lui a dit : « Si quelqu’un devait faire connaître ces chants rituels, avec le respect nécessaire, il faudrait que cette personne soit un représentant de ce peuple » (Parra, A., 2008 : 118).

Résumé

« Ka antv, kiñe epigeyalu xokiwkefun » (« Un jour, nous serons deux ») [en mapuzungun] [extrait]. Juan López Quilapan. Chili, Araucanie, Lautaro. Enregistrement fait vers 1957 ou 1958 par V. Parra. Bd551-4

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Résumé

 

« Tañi kvme kawej tañi yeafeyu ñaña » (« J’ai mon bon cheval pour t’emmener ») [en mapuzungun] [extrait]. Adela Quiñileo. Chili, Araucanie, Lautaro. Enregistrement fait vers 1957 ou 1958 par V. Parra. Bd551-7

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Bien que Violeta n’ait jamais interprété de chants mapuche, ces rencontres ont eu une influence considérable sur son travail de compositrice. Ainsi son titre « El guillatún », hommage à l’un des rituels mapuche les plus importants, témoigne de son admiration pour ce peuple.